La croissance ! Tous le monde n’a plus que ce mot à la bouche : ‘croissance’. Ou ‘décroissance’ selon les cas… Tout le monde semble enclin à manipuler en toute hâte ce mot ou son contraire.
Pour ma part, en dehors de l’impression plus ou moins positive que je ressens en lisant ou entendant ce mot, j’ai toujours cette désagréable sensation de flou sémantique complet et de réflexe conditionné idéologique.
Je ne suis pas économiste, je suis développeur informatique. C’est certes un handicape pour ma crédibilité (surtout chez les utilisateurs des logiciels Microsoft…), mais si vous y réfléchissez, ça a quand même quelques avantages.
Premièrement il y a peu de chances que j’essaie de vous noyer avec un charabia pseudo incantatoire destiné à vous prouver que vous n’êtes que des crétins incapables de comprendre quoi que ce soit en économie (même si c’est peut-être le cas).
Deuxièmement mon discours n’aura sans doute aucun mal à s’élever un peu au-dessus de la logorrhée vaine et stérile d’un étudiant d’école de commerce moyen, pour parler de choses un peu plus significatives.
Enfin, malgré toutes mes lacunes en économie, il me sera vraisemblablement difficile de dire autant de conneries que les vrais économistes dont l’activité se résume souvent à expliquer le lendemain pourquoi ils se sont trompés la veille.
La Crôassance mes frères !
Qu’entend t-on par ‘croissance’ ? Dans le sens le plus large du mot il s’agit d’augmentation de la vitesse de production de richesse, l’accélération de cette production. La croissance c’est produire (ou disposer de) en temps constant toujours plus de ‘richesse’. C’est à dire, en gros, à peu près tout ce qu’un humain peut désirer, ressource, objet ou service, soit qu’il en ait un besoin plus ou moins vitale, soit qu’il veuille absolument se le procurer pour des raisons que la raison ignore.
D’entrée cela pose deux gros problèmes. D’une part l’idée de richesse varie d’une personne à l’autre. Ce qui est richesse de grande valeur pour les uns, ne l’est pas pour les autres. Un écophile(1) aura sans doute plus tendance à voir une richesse dans un arbre vivant planté bien droit vers le ciel, que dans le même arbre réduit à un tronc couché sur le bas coté d’une route. Un bucheron en revanche…
D’autre part cela pose le problème de mesure de la quantité de richesse. Qu’est-ce que la quantité de richesse ? Il parait difficile de mesurer cette quantité de richesse produite lorsqu’elle se trouve sous des formes très différentes d’objets et de services plus ou moins palpables. Qu’elle est la richesse produite par l’instituteur qui instruit tes enfants ? Quel valeur accorder à la santé qu’a contribué à te rendre ton médecin ? Du pain que l’on mange ou d’une voiture lequel a le plus de valeur ? etc
Pour répondre à ces deux questions difficiles la seule et unique méthode connue des autistes économistes est d’utiliser la valeur des biens sur le marché représenté par le prix auquel ils sont vendus, lorsqu’ils le sont. Selon cette méthode de mesure, la richesse produite ne consiste donc qu’en biens ou services vendus, et donc, incidemment, vendables. C’est, pour le moins, me semble t-il, une méthode d’une grande perversité pratique et psychologique.
Le prix : un indice de valeur pour les malvoyant, malentendants, privés de l’odorat.
(et accessoirement malcomprenants, qui ne sont malheureusement pas privés de la parole)
Il y a des ressources sur cette terre dont même l’homme le plus riche dépend entièrement. Que même le plus initié des gros voleurs actionnaires, celui qui a un plus gros portefeuille d’actions que toi, à 15% par ans, ne peut avoir en plus grandes quantités et ne pourrait se payer.
L’air que tu respires en ce moment en est un exemple. C’est sans doute l’un de tes biens les plus précieux et pourtant qu’elle est sa valeur ? D’après l’indice favoris de ce monde d’autistes, aucune. L’air que tu respires peut donc être dégradé, cela n’a “économiquement” aucune importance. Cela n’en aura que lorsque que l’air respirable manquera…
La quantité de rayonnement solaire que reçoit chaque jour le sol de la planète terre et qui permet de nourrir l’humanité et tous les autres animaux, du plus petit au plus gros, du plus simple au plus complexe, n’a aucune valeur. Et depuis des années elle diminue, interceptée à haute altitude par une couche de plus en plus épaisse de poussières issue de l’activité humaine (certaines provenant de la fabrication de ta merde d’iPod, mais bonne nouvelle cela contrecarre sans doute en partie l’augmentation de l’effet de serre ! Youpi !)
Des biens aussi subtiles et impalpables que la beauté d’un paysage naturel, sans doute essentiel pour la santé mentale, n’ont aucune valeur mesurable par cet indice. Pourtant il est facile de montrer qu’elle rentre en compte dans le prix de bien d’autres biens. Comme une maison par exemple.
Seul le prix compte, mais il ne permet pas de compter l’essentiel. La personne humaine elle même n’a qu’une valeur proportionnelle à la suite binaire du registre électronique de son compte en banque.
Un monde dans lequel la qualités des biens vitaux augmente est-il croissant ou décroissant ? Si je m’abuse pour un homme sérieux qui a fait de hautes études économiques, cela ne compte pas. “Allons soyons sérieux ! Les manuels d’économie sont parfaitement clairs sur ce point.”
Croissance et inversion des valeurs
L’eau que tu bois en revanche est une richesse qui a un prix, mais curieusement sa valeur augmente lorsqu’elle est polluée… Plus l’eau est polluée, plus il faudra d’installation de traitement et plus on te la vendra cher (avec un peu plus de bénéfice). Plus fort, une eau de plus en plus polluée pourrait favoriser la croissance, en mettant en jeu un plus grand nombre d’entreprises pour produire les matériaux et construire les installations… Alors qu’une source d’eau non polluée (je sais, parfois mes hypothèses paraissent folles) qui passe près de chez vous, c’est nul, soyez-en conscient bande de sales gauchistes. Un litre de cyanure coute bien plus chère qu’un litre d’eau, pour la croissance il serait bon de produire et de vendre de plus en plus de cyanure. Hum ! Y’a bon. Ne rie pas, avec une bonne campagne de pub…
Le prix ne réagit en fait qu’à une seule chose : l’offre et la demande, ce qui est abondant même vital n’a aucune valeur, ce qui est rare même inutile voir nocif vaut de l’or (c’est à dire un certain poids du métal le plus inutile de la planète, car l’or, ça ne sert strictement à rien au contraire du cuivre, du fer, de l’aluminium… Oui mais ça brille !)
Croissance, qualité, utilité et Scoubidou-bidou-wa !
Finalement qu’est-ce que la croissance mesurée avec les concepts absurdes des singes supérieurs ? Rien d’autre qu’une augmentation de la plus-value, du profit réalisé par un certain nombres d’entreprises. Et comment le profit augmente-t-il ? Dans la plupart des cas parce que l’entreprise a vendu plus, ou plus cher. Peu importe ce qu’elle vend, le seul but est que cela rapporte plus. Soit qu’une plus grande quantité de biens à prix constant soient vendus, soit une quantité constante de biens dont le prix augmente. Ou un peu des deux. Et au final, de façon directe ou indirecte via la chaine des fournisseurs et sous-traitants, toute activité économique n’a qu’un seul but, produire des biens ou des services pour un certain nombre de “consommateurs”.
L’augmentation de la qualité des biens, de leur fiabilité, de leur résistance à l’usure, la possibilité de les réparer, la diminution de leur consommation énergétique peut justifier une augmentation des prix et des bénéfices auprès de consommateurs avisés. Ce qui me parait une bonne chose et serait sans doute perçu ainsi par l’indice “croissance” actuel.
Un meilleur respect de l’environnement dans le processus de fabrication, l’utilisation de matériaux recyclés, l’utilisation de moyens de transport plus “propres”, peut justifier une augmentation des prix et des bénéfices aux yeux de consommateurs avisés. Une idée qui encore une fois réjouit l’écophile que je suis et en même temps pourrait faire hurler de joie un Jean-Marc Sylvestre devant sa courbe de croissance (la seul utilisation de ce nom ajoute un effet comique à un article).
Chez un consommateur avisé, sans doute. Mais le consommateur (que nous somme toi et moi cher lecteur) est un abruti à demi-conscient qui subit à longueur de journée un matraquage publicitaire intense qui l’assomme et ne possède, ni ne désire, aucune information sur ce qu’il achète. Il n’était déjà pas bien malin, il en devient con à brouter de l’herbe. Il veut absolument acheter la même merde que son voisin parce que c’est “coooool !”, peu importe sont utilité, sa qualité, sa solidité, qui l’a fabriqué, où et dans quelles conditions.
Conditionné par la pub, porté par un phénomène de mode débilissime dont seul les êtres supérieurs (baisse les yeux, tu en vois un nombril) ont le secret, la pire des merdes de l’univers peut devenir LE bien incontournable grand générateur de croissance ! Et c’est surtout cela qui rend la croissance si nocive. Fondamentalement ce n’est pas la croissance le problème, c’est l’humain…
Aller ! Tous à vos scoubidous !
Croissance et emploi
Dans ce mouvement visant à vendre de plus en plus de merdes inutiles et éphémères à un troupeau abruti de publicité, le troupeau en question et son pouvoir d’achat prend une grande importance qui curieusement est totalement négligée. Le converti aux idées dominantes s’extasie généralement devant la croissance chinoise sans comprendre une seule seconde que celle-ci n’est possible que grâce à l’existence du consommateur américain et européen relativement riche. L’ouvrier chinois ne pouvant pas se payer en quantité suffisante les merdes qu’il produit.
La croissance est conditionné par l’existence d’un nombre toujours plus important de consommateurs dociles disposant des moyens correspondants. Ce qui avec une population en pleine explosion démographique (bien plus évoluée que des bactéries à n’en pas douter ?) devrait lui donner une certaine pérennité.
Mécaniquement donc, augmenté le nombre de consommateurs ou leur pouvoir d’achat est bon pour la sacro-sainte croissance. Incidemment, embaucher quelqu’un qui va ainsi disposer d’un pouvoir d’achat accrut tout en, dans le même temps, produisant lui même de la “richesse”, aura tendance a produire un accélération dans la production et consommation de richesse, d’où croissance.
Tiens ! Et donner le droit de travail aux immigrés ? C’est bon pour la croissance. Mieux : donner un salaire à ceux qui ne font rien, augmenter le salaire minimum, c’est bon pour la croissance. Surtout si on prend l’argent nécessaire chez les gros parasites qui se servent essentiellement de leur richesse pour augmenter leur richesse et ne font donc en rien tourner l’économie… Avoue que ça fait mal lorsque tu es un thuriféraire de la croissance et donc sans doute un membre actif de l’UMP ? (ou du Parti dit “Socialiste” ?)
Mais dans une inversion logique dont seuls les économistes ont le secret, on nous affirme à longueur de journée que croissance égale emploi (tu remarqueras la pauvreté sémantique de l’assertion), alors qu’en réalité c’est l’emploi rémunéré et bien rémunéré qui a toutes les chances de générer de la croissance. La cause : l’emploi, la conséquence : la croissance et non l’inverse.
Nos entrepreneurs attendent que des “consommateurs” aient l’obligeance de bien vouloir acheter leur daube avant de songer à embaucher. Tout en tirant sur le salaire de leur personnel, pour baisser leur prix et éventuellement engraisser quelques actionnaires ou satisfaire leur gros clients qui eux engraissent des actionnaires. C’est magique se disent-ils sans doute, a aucun instant ils ne semblent penser que ce fameux consommateur c’est justement cet employé qui ne risque surtout pas d’acheter leur merde vu qu’il n’a bientôt plus de quoi se nourrir et se loger. (Il ne leur reste donc plus qu’à se reconvertir dans le grand luxe pour toucher la clientèle que sont leurs gros actionnaires… Cela semble pouvoir fonctionner : le pauvre produit, le riche consomme)
Ceux qui veulent la décroissance devraient donc se réjouir de l’idéologie libérale qui permet à un nombre de plus en plus grand de parasites de détourner et d’accumuler l’argent dans le seul but non de consommer, ou si peu, mais d’avoir le pouvoir de détourner et d’accumuler plus d’argent. Et privant dans le même temps une grande partie de l’humanité de la possibilité de se procurer des biens, même les plus essentiels. Ces parasites là sont finalement de grands écologistes misanthropes qui s’ignorent et favorisent la décroissance.
conclusion
Je dirais bien que parler de croissance ou de décroissance est extrêmement réducteur, absurde, ridicule… Que c’est un pur débat de sophistes dans la grande tradition grec. Mais se serait sans doute mal perçu ? Trop tard !
La croissance telle que nous la mesurons actuellement à certainement quelques tares irrécupérable (j’aime les euphémismes), mais une croissance évaluée grâce à une méthode plus juste pour mesurer la richesse, pourquoi pas.
Un air plus respirable, des zones préservées, des espèces animales nombreuses et variées, protégées. Plus de poissons dans les rivières, les lacs et les océans. Plus de surfaces boisées. Moins de produits mais de meilleurs qualité, plus durables, réparables, recyclables, produit de façon plus respectueuse de l’environnement, avec des matières recyclées. Des consommateurs plus riches grâce à une meilleure redistribution, et mieux informés, mais moins nombreux grâce à une maitrise de la population humaine par la population humaine (je ne vais pas me faire que des amis). Tout ça produit une croissance de la richesse que nous ne somme tout simplement pas capable de mesurer actuellement. Et décroissance ? Pourquoi pas si cela implique les mêmes évolutions…
(1) personne qui voue de façon totalement irrationnelle un amour immodéré à toute chose semblant appartenir à un ordre naturel antérieur à l’intervention humaine.
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