Samedi 13 mars 2010, Jean Ferrat s’en est allé. Un grand poète est parti et avec lui s’éteint la période des grands artistes et se poursuit le règne de la culture marchande.
Jean Ferrat faisait partie des grands de la chanson française, qu’on le veuille ou non. Il était le parfait exemple de l’artiste talentueux et de l’homme simple. Il savait manier les mots, les assembler harmonieusement, jouer avec les notes à la perfection et surtout il possédait une voie merveilleuse. Les mélodies qu’il composait étaient remplies d’émotions et mettaient en valeur ses rimes entraînantes et engagées. Ce n’est pas par hasard que ses refrains étaient connus de tous. Ami du PCF sans jamais être encarté (« préférant les idées aux Hommes »), présent dans de nombreuses manifestations, il s’était élevé contre l’URSS. Mais ses combats étaient multiples. Celui qui avait pour thème favori l’amour, l’amour de la vie, la révolte contre l’injustice et l’inégalité, la paix et la fraternité prônait aussi un autre mode de vie (La montagne) loin des deux systèmes dominants de l’époque (Dans la jungle ou dans le zoo)…
Pour cela, il avait choisi d’habiter à Antraigues-sur-Volane, un petit village d’Ardèche où il avait pu fuir La voie lactée (au passage, vous avez peut-être pu constater par vous-même le temps consacré à sa disparition comparée à Michaël Jackson… Tant mieux puisque Jean Ferrat n’était pas friand des honneurs mais c’est assez révélateur de la culture show-business dans les médias…). Là-bas, il avait pu vivre à sa façon, loin des mondanités de la société du spectacle, tout en continuant son action civique dans sa ville. Et même en ayant quitté la scène en 1972 (pour des raisons sur lesquelles je reviendrai), il avait réussi à décrocher un double disque de platine début 2010. Vous avez dit public fidèle ?
En tout cas je voulais rendre cet hommage à ce grand Monsieur qui a été pour moi une source d’inspiration.
Mais au-delà de ça, je crois que sa disparition signe aussi la fin d’une époque : celle d’une culture libre, indépendante, intelligente et sans contraintes. Le capitalisme triomphant a fait de ce monde une marchandise où tout doit s’acheter et surtout tout doit être rentable.
La véritable identité nationale d’un pays, c’est sa culture. Pourquoi ? Eh bien parce que la culture n’est pas un ensemble de productions et de produits mais avant tout un rapport social entre populations d’une même communauté, d’une même origine. Il faut bien comprendre que, contrairement à ce que le capitalisme nous enseigne, la culture ne se réduit pas à la consommation de ‘biens culturels’. Ce n’est pas un supplément décoratif destiné à embellir notre vie. La culture est notre histoire, notre trace, ce qui restera lorsqu’on aura disparu. Et c’est là que l’art intervient. En créant des œuvres matérielles, musicales ou littéraires, il permet de laisser une trace indélébile de notre civilisation, et donc de notre culture (Encore que, avec l’avènement de cette connerie de livre numérique, pas sûr que les souvenirs soient gardés très longtemps…). C’est pour cette raison que l’art et la culture ne sont soumis à aucun pouvoir. Instrumentaliser l’art à son profit, c’est le propre de la dictature.
L’art a une fonction très anthropologique : celle de produire du sens et du symbolique pour mémoriser une collectivité humaine, organisme en constante évolution. Or aujourd’hui qui est là pour dépeindre et analyser la société impitoyable et inhumaine dans laquelle nous vivons ? Plus grand monde. Et pourtant, il fut un temps où les artistes étaient intransigeant sur le pouvoir et les abus : c’était l’époque de Ferrat donc, mais aussi de Brassens, Ferré et des Coluche, Le Luron, Desproges, Bedos et plus anciennement Rimbaud, Verlaine, Courbet (Gustave, pas Julien…), Hugo pour ne citer qu’eux. Qui est capable d’en citer aujourd’hui ? Certes il reste quelques rappeurs, quelques humoristes (Guillon, Roumanoff, … mais qui s’attaquent plus à des personnages qu’à un système) mais aucun n’est aussi renommé.
Car trop nombreux sont ceux qui ont oublié que le sens premier de poésie est création. Certes, la poésie est particulière de par la forme mais elle a pour but avant tout de vouloir faire réfléchir, de vouloir faire advenir quelque chose de profondément nouveau en commençant par l’imaginer. « Faire de la poésie, c’est dire autrement pour penser au-delà, c’est désobéir à la langue officielle et à la pensée unique, c’est descendre au plus profond de soir pour y rechercher la vraie chose. C’est surtout pointer une lame sur la peau du monde pour aller toucher ce qui fait mal, chercher et faire saigner le poison qui nous paralyse lentement le cerveau et les membres, et percer les baudruches qui nous détournent des réalités terrestres dans le ciel bleu des émission télévisées» (…). (Yannis Youlontas). C’est en quelque sorte, avoir les pieds sur terre mais la tête dans les nuages. Le poète est l’Homme de l’avenir, « le futur est son royaume » (Les poètes, Ferrat), « il vient préparer des jours meilleurs, il est l’homme des utopies, les pieds ici, la tête ailleurs » (Les rayons et les ombres, Hugo).
Or aujourd’hui, nous sommes profondément perdus de tous points de vues. Nous n’avons plus aucuns moyens d’exprimer le mal-être de nos vies. Pourtant la chanson est un véhicule formidable pour faire passer toutes les émotions et les idées que l’on veut. Mais si nous ne le faisons pas ou peu, c’est que nous avons tourné le dos à la dimension poétique de notre existence, celle de nos relations avec le réel qui est la base de toute création. Car en détruisant progressivement la nature et la Terre, l’Homme a oublié qu’il en faisait partie. Petit à petit, il s’est résigné et a finit par taire sa révolte, accepter l’inacceptable et à se ranger prudemment dans le grand cirque de la culture marchande. Celui qui oblige les chanteurs à sortir des disques régulièrement alors qu’ils n’ont pas de chansons, celui qui fait que les tournées sont obligatoirement accompagnée de tonnes de matériel (la raison pour laquelle Ferrat a arrêté la scène), celui qui détruit les petits cabarets, celui qui a fait de la chanson un commerce et des artistes des produits, celui qui inconsciemment ordonne de chanter en anglais, et surtout celui qui force les artistes à ne faire que de l’art abstrait, ne désignant plus aucun rapport social, ne parlant plus des réalités, de la vie, des horreurs, des joies, du travail et de la condition humaine. Non, notre époque ne se résume qu’à un art résumé aux formes, se contemplant lui-même dans sa propre ineptie. Et on nous vante la liberté absolue de l’artiste de faire n’importe quoi, pourvu que cela ne dise plus rien (preuve en est, les innombrables chansons anglaises d’artistes français…). D’ailleurs quiconque voudrait expliquer que l’art peut servir pour parler des problèmes sociaux serait renvoyé à l’image d’art instrumenté. Ce système tue la création. Quelques poètes sont là mais la ils sont transparents ou silencieux, restent dans l’ombre d’un système là il faudrait hurler à la face du monde les réalités douloureuses. Mettre en musique un texte poétique est très difficile. Et ça l’est d’autant plus d’exprimer un espoir pour l’avenir de l’humanité sur le plan spirituel. Il ne faut jamais tomber dans la facilité commune et trompeuse de lambeaux de prose découpée négligemment en forme de vers mais dépourvus d’image et d’imaginaire. Je ne dis pas que les chansons humoristiques ou ne décrivant pas notre société doivent disparaître. Bien au contraire. Mais je pense qu’elles ne doivent plus occuper la majeure partie de notre paysage musical.
La prochaine étape pour l’humanité comme disait Malraux, sera spirituelle ou ne sera pas. La culture et l’art ne sont qu’une représentation de la société actuelle où la réflexion a disparu au profit de l’action. Or penser rend possible. Nous devons retrouver la carrefour où nous nous sommes dirigés vers une impasse de perception et de sensibilité qui nous a rendu sans vie, anesthésié et amputé de la part essentielle de nous –mêmes. Aujourd’hui, plus que jamais, la fonction du poète est de témoigner d’un monde antipoétique car consacré à l’uniformisation et à la marchandisation de tout ce qui existe et non à l’imagination et à la création de ce qui pourrait être. Cependant, je crois aussi que la poésie et l’art ne doivent pas se limiter à quelques « artistes » et à quelques « créations ». D’abord parce que création rime souvent avec production et consommation et tout ce qui s’en suit alors qu’il devrait rimer avec imagination. Et ensuite parce que réserver la réflexion à des professionnels conduit à l’uniformisation et empêche le vulgum pecus de réfléchir.
L’Homme doit s’autoriser à être, à voir de manière sensible le monde qui l’entoure pour être capable d’autre chose que la performance quotidienne. Il faudra vaincre la peur dans laquelle nous enferme le productivisme pour ne pas s’avouer vaincu pour lutter contre cette société grise et dépressive. L’artiste doit devenir un agitateur social. Ce processus passe aussi par l’éducation. Pourquoi pas réintroduire une direction de la culture populaire pour créer les conditions d’une pratique par le plus grand nombre des techniques d’expressions (écriture, arts plastiques, danse, chant, radio, cinéma, théâtre,…) dans une logique d’apprentissage pour permettre à tous d’être artiste. Confier la culture aux communes ou aux régions permettrait de reconfier la culture au peuple et de permettre une décentralisation et une multiplication des « artistes ». La question des chanteurs, écrivains (…) professionnels est aussi source de débat. Quand je vois que quelques écrivains amassent plus de la moitié des revenus de la littérature (les Musso, Levy, Beigbeder et toute la clique), je me pose la question de la pluralité culturelle…
En tout cas, face au désarroi ou à l’indifférence, il s’agit d’oser un autre geste et de retrouver une existence basée sur l’être, sur la réflexion et l’imagination pour rendre ce monde plus beau, plus intelligent et plus solidaire. Vaste programme…
(Cet article est en grande partie inspiré par les débats de La Décroissance : « La culture, arme contre la consommation » du numéro 61 et « Mais où sont passés les poètes ? » du numéro 65.)
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