Jouons un peu avec l’idée de croissance…
Dans ces grandes heures de la “crise économique”, alors que le spectre hideux de la récession s’avance, avec son cortège de chomeurs, de banquiers moroses - on ne se jette plus par les fenêtres, c’est très vingtième siècle ça mon bon -, que les bonus des grands argentiers sont compromis, que les dividendes menacent de fondre comme neige au soleil (mais non, mais non, on n’en est pas là…) on ne le dira jamais assez : il faut re-lan-cer.
Relancer quoi ?
Relancer la balle, que ces enfants qui jouent tel Charlot dans Le Dictateur ont malencontreusement fait passer par dessus le filet de protection ? “attention, chers petits ! la prochaine fois, si vous cassez un carreau je me fâche !”

Relancer la carrière de Meissier, tellement touchant quand il incarne le “savoir rebondir” ? (l’image date d’il y a quelques temps, elle est prise avec un téléphone pourri, mais je l’aime bien …)
Non, bien sûr. Il s’agit de relancer la croissance. La fameuse croissance, dont la relance vaut bien un ministère, et des plans partout dans le monde. Cette croissance qu’on ne relancera pas “par la consommation” parce que c’est de l’eau dans le sable. La consommation française ne relance pas la croissance française (raison de plus pour ne pas consommer trop, hein, il manquerait plus qu’on relance la croissance des étrangers !) Par contre, quand les états-unis veulent relancer la croissance par l’investissement et qu’ils veulent le faire avec de l’acier américain, là, c’est mal. C’est même égoïste.
Bref, tant que cette croissance n’est pas repartie à la hausse, on est mal on est mal. Oh, on finira par le trouver, ce point de croissance. Apparemment, il suffirait d’une victoire en coupe du monde d’un sport populaire (le hand-ball sera-t-il suffisant ?) ou des dents de Sarkozy, avec lesquelles il avait prévu d’aller chercher se fameux point, pour la trouver.
Mais après ? que ce passe-t-il une fois que la croissance est repartie ? elle s’arrêtera de nouveau, on aura de nouveau très très peur, puis elle repartira ? pour toujours, c’est promis ?
Pour ma part, je ne suis pas matheux, ni physicien, géographe. Les histoires de croissance infinie dans un monde fini qui ne serait pas possible, de ressources limitées, ça me parle bien sûr, mais ça n’est pas assez percutant - pas assez en prise avec mes activités et mon domaine de compétence.
Moi, je suis biologiste.
Et parmi les choses que savent faire les biologistes, il y a la culture de cellules. Même qu’on parle de croissance d’une population cellulaire, parfaitement ! Comment vous expliquer ça simplement… disons qu’il y a deux types de cellules qu’on cultive et pour lesquelles on établit des courbes de croissance : les bactéries et les cellules animales.
Prenons d’abord une bactérie. C’est tout petit, une bactérie. Ça pèse à peu près 0,0000000000007 grammes. Seulement, cette bactérie est une spécialiste de la croissance. On la met dans un milieu nutritif, on chauffe un peu, et après un moment elle est capable de se diviser toutes les 20 minutes ! Oui, oui, elle double sa biomasse en 20 minutes. Donc au bout d’une heure, on a doublé trois fois soit 2*2*2 = 8 bactéries. Donc une masse de 0,0000000000056 g. Toujours pas grand chose… mais au bout de 24h ?
On a 2 à la puissance 72 bactéries. Soit 3305 tonnes. Quelle artiste de la croissance, cette bactérie ! Quelle productivité !
Heureusement, ça n’arrive jamais – sinon tous les labos du monde crouleraient littéralement sous les bactéries. Ça n’arrive jamais parce que les bactéries doivent consommer pour atteindre de tels taux de croissance : en fait, leur courbe de croissance ressemble plutôt à ça :
On a donc un démarrage un peu lent, parce que les bactéries sont peu nombreuses et pas habituées au milieu, puis une phase dite exponentielle. C’est le doublement toutes les 20 minutes, le taux de croissance optimal que la bactérie aimerait sans doute maintenir… si elle avait le choix. En effet, au bout de quelques heures la croissance ralentit inexorablement : les bactéries sont trop nombreuses, elles sécrètent des sous-produits toxiques pour leurs congénères, et puis le milieu est épuisé : pas moyen de se nourrir. C’est la phase d’arrêt. S’ensuit alors un plateau plus ou moins long, puis la population chute : c’est le déclin, quand toutes ces cellules qui n’ont rien à manger finissent par mourir.
Les plus observateurs auront remarqué que la chute se ralentit à la fin du graphique. Effectivement, si on prolongeait l’expérience on pourrait même observer un petit rebond, avec une reprise de la croissance pendant quelques dizaines de minutes. Cette phase aussi porte un nom : c’est la phase de cadavérisme. Je vous laisse imaginer de quoi se nourrissent les bactéries qui prolifèrent alors !
Est-ce que j’ai vraiment besoin d’expliciter l’image, de dire à quoi me fait penser chaque phase de la « courbe de croissance » bactérienne ? Je ne crois pas…
L’autre modèle de croissance cellulaire, ce sont les cellules animales ou humaines. Dans ce cas, les cellules sont plus “sages” : elles ont un programme de vieillissement incorporé qui fait stopper la croissance au bout de quelques dizaines de divisions, mettons 60 au maximum. La croissance est alors soutenable, parce que limitée dans le temps. Les cellules peuvent pourtant survivre sans se multiplier : c’est le cas des neurones, qui ne sont sans doute pas les plus bêtes de nos cellules, et qui passent toute notre vie adulte à fonctionner sans jamais se multiplier.
Certaines cellules n’ont pas ce programme d’interruption de la croissance, et je suis sûr que vous savez déjà comment on les appelle : des cellules tumorales.
Voilà ce que la croissance peut représenter pour un biologiste. Est-ce qu’on peut généraliser ces concepts et ces courbes à la croissance économique ? sans doute pas tout-à-fait… mais ça peut quand même faire réfléchir, non ?

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